Concédons au moins à Jaoui et Bacri d'avoir tenté un
dispositif, une figure de style – certes, à mon sens, pas des plus intéressantes – et d'être parvenus à la mener à son terme, à la maîtriser ; même si, dans la salle, le public ne m'a pas paru y
être très réceptif, c'est là une rigueur, même (peut-être ....) une ambition, suffisamment rares pour être appuyées .... surtout de la part de scénaristes qui n'en démordent généralement pas que
de bonnes intentions suffisent à un film ....
3 individualités, donc, dans ce film, assez minutieusement déployées, dont aucune ne parvient à rien .... ni socialement, ni
affectivement etc ; à cette staticité triple vient encore s'ajouter une quatrième, en ce que, de surcroît, aucun des trois personnages n'est altéré, dévié, ou simplement réceptif à la
concomitance des deux autres ..... Le film se charge – et le spectateur avec – de cette minutie, des ses caractères, contextes, sans que rien ne se produise .... Voilà peut-être plus d'une heure
qu'on emmagasine la kyrielle de son développement sans que rien ne se fasse, sans que rien ne s'oriente, qu'un sens s'apprête [au delà de la bonne intention qui à ce point crève les yeux,
d'emblée donnée, qu'elle n'est pas perçue comme un élément se réalisant dans le film, qu'elle ne supplée pas à la déficience de réalisation – même si on imagine mal qu'il ne lui faudra pas être
validée par la clôture du film] ....
Dans un univers qu'on ne comparera pas, on se rappellera avoir suivi Robbe-Grillet pendant vingt, cinquante, cent
pages (!!!!) revenir décrire un même volet aux lamelles invariablement identiques, une véranda où les ombres sont invariablement projetées à l'identique, au couchant, le long du lézard somnolant,
ou, encore, l'immuabilité des stries du bitume en cet endroit de la route où l'on retrouve le crapaud aplati par l'auto ...... ..... Le lecteur
est à bout .... [je pense, mais je ne le connais pas assez, que Thomas Bernhard a aussi pas mal travaillé de la sorte] ...... à bout ..... L'effort est réel, l'attention engrange encore en
l'absence d'alternative puisque rien n'émerge, n'est produit par le sens accumulé ... et puis ...... et puis ..... et puis quand revient une énième fois ce volet, cette véranda ou ce coin de
bitume – avec son lézard alangui ou son PUTAIN !!!! de crapaud desséché –, à un moment, .... le lecteur explose !!!!! littéralement !!! .... NAN !!! c'est plus possible !! Une hystérie ....
quelque chose explose, n'est plus tenable, un coup de massue, quelque chose exulte d'avoir été dans une telle rétention, insomnie éveillée ... – – et c'est assez extra .... oui, .... vraiment, il
faut bien le dire ..... cette espèce d'exténuation du lecteur, ..... l'oeuvre qui s'échine à le mettre à bout, à l'amener à ne plus pouvoir tenir ..... – et, chez le bonhomme RG, le détonateur,
ce sera bien souvent une bestiole, sa trivialité, par qui l'on gagne la Bérézina ....
bon, perso, j'ai toujours une petite préférence pour les oeuvres qui amènent plutôt quelque chose à s'élaborer chez le lecteur/public,
mais bien des cas d'oeuvres insufflant au contraire une désagrégation – parfois délicieusement, vicieusement, gratuite – ont été de très bons moments .... Et, dans tous les cas, ces oeuvres ne
sont en rien plus simples à concevoir et réaliser que d'autres ....
alors, je dois le dire, dans ce film de Jaoui qui n'en finissait pas de s'emplir sans que rien n'émerge de cette accumulation, aucune
adéquation, friction, quand tout à coup, au milieu de cette attention qui enflait sans cesse de son plein, quand tout à coup, .... à cette énième scène de ratage, de non communication de ses
protagonistes, de dispositif s'avortant, .... dans ce paysage de montagne, quand tout à coup nos trois gus, tout à leur cocon de verre, ont été interrompus par la tonitruante éructation bêlante
d'un mouton ..... moi, j'ai explosé .... un bon rire, un fameux rire de s'être trouvé, spectateur, si longtemps comprimé ..... Ca a été un très bon moment, très drôle, libérateur ; et plusieurs
rires fusèrent alors – bombes – ..... même si dans une salle qui resta globalement plutôt silencieuse ....
La scène chez les deux agriculteurs a encore repris ce dispositif, lorsque l'un d'eux, resté parfaitement mutique au milieu de ces
intrus citadins tout à leur pépiage, lance, à la cantonade, se dénuquant de loucher sur Jaoui, « elle a de jolis petits bras blancs » ..... et j'ai trouvé ça très drôle, tellement
terrien, gras, frontal face à ces pseudo-intello qui s'engluaient dans leurs inhibitions ...
donc, deux bonnes scènes de rire, issues non pas d'un bon mot mais de la maîtrise d'un style, quand tout le monde nous ressert qu'une
bonne idée pitche un film, pour ma part, ça ne s'oublie pas ....
mais bon .....
il est tout aussi clair qu'on n'en a pas grand chose à faire des trois personnages construits par J/B ; et que la bonne intention qui
suinte tout le film durant (même si un peu atténuée, par rapport aux films antérieurs, du fait de la non communication des trois) est fort peu attirante ....
..... un film raté avec 2 bonnes scènes ........ qu'en faire !? .....